Misère sans nom, misère sans frontière

Misère sans nom... l'enfant s'agrippe à la portière, insiste, tente ses deux mots d'anglais, regarde au fond des yeux, on se comprend malgré le gouffre qui nous sépare, "later, later... my name is Rasjani, Rasjani". Oui Rasjani, je ne t'oublie pas, tu as un nom, tu es une personne identifiée. Ici comme en Inde et comme ailleurs dans les grandes villes les mendiants sont nombreux. Femmes fantômes, moignons, membres déformés, visages décharnés, homme-tronc se déplaçant sur une planche ou à la force du poignet tirant successivement les restes de ses membres inférieurs, enfants seuls ou en bandes volatiles, les êtres humains les plus démunis se faufilent entre les voitures, mendient, quémandent sans relâche. Les camions sont trop hauts, les voitures particulières ont souvent leurs vitres fumées fermées, les rickshaws sont grillagés mais l'effort de la quête continue. Later, later (plus tard, plus tard), la vie sera peut être moins dure ? ou bien il sera trop tard pour chacun d'entre eux. Ce sont les regards les plus profonds du voyage. Et les regrets les plus grands.
L'autre détresse perceptible est totalement silencieuse : ombre de personne cheminant les yeux perdus, la tête dans un ailleurs plus supportable sans doute que le quotidien, pas un regard, pas de main tendue, juste tenir debout et avancer, comme une épave menée par le courant, tout droit, tout droit, seule dans son monde, seule dans les éléments qui l'ont menée à cet instant. Instant fugitif et sorte d'éternité. Le vide tient lieu d'ancrage. Les images sont gravées dans le coeur.